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SOME KIND OF MONSTER
REVIEW DU NEW YORK TIMES (2004)

Enquête : Petites misères de rock stars - SUR LE DIVAN AVEC METALLICA
Article par Chuck Klosterman pour le NY Times
Traduction pour Courrier International

Ils étaient millionaires, alcooliques et très immatures.
Pour rester le plus grand groupe de metal, les musiciens s'en sont remis à un psy et ont filmé leur thérapie ...


Au milieu de Some Kind Of Monster, il y a une scène qui est sans doute le moment le plus chargé en émotion de ce documentaire. Le groupe Metallica - la plus grande réussite commerciale de toute l'histoire du heavy-metal - est installé autour d'une table avec un thérapeute et discute pour déterminer comment il va achever l'enregistrement de son prochain album (St. Anger, sorti en juin 2003). Le processus s'est déjà trouvé compliqué par le départ du bassiste et par l'alcoolisme de James Hetfield, le chanteur, qui vient de revenir après un long séjour en cure de désintoxication. Il y a quinze ans, les membres de Metallica buvaient tellement que leurs fans les avaient surnommés Alcoholica, et ils trouvaient cela hilarant. Les choses sont bien différentes aujourd'hui. Hetfield ne peut travailler que 4 heures par jour parce qu'il consacre les 20 autres à rafistoler un mariage ruiné par l'alcool et la vie de rocker.

Le batteur, Lars Ulrich, 40 ans, un Danois qui ne tient pas en place, a du mal à gérer ces nouveaux paramètres. Il arpente la pièce et finit par dire à Hetfield qu'il est "égocentrique" et qu'il "dirige tout sans s'en rendre compte". Le malaise s'installe lentement. "Je m'aperçois aujourd'hui que je te connais à peine", lâche Ulrich, en dépit du fait qu'il fréquente Hetfield depuis 1981. Les mots qu'il emploie semblent tout droit sortis d'un talk-shows d'Oprah Winfrey - sauf qu'il ponctue chaque phrase d'un juron bien particulier (et parfaitement impubliable). La scène se termine sur la bouche d'Ulrich hurlant le mot en question à 20 centimètres d'un Hetfield stoïque. C'est peut-être l'échange le plus intime, le plus honnête, le plus émotionnellement authentique que ces deux hommes aient jamais eu. C'est aussi une scène qui vous fera probablement rire - si vous êtes dans le public.


"Si on va au coeur de tous les
êtres humains, on trouve la même
chose. [...] On trouve la peur d'être
rejeté, la peur d'être abandonner,
la peur d'être contrôler, la peur
de ne pas être aimé et le désir d'aimer
et d'être aimé. Le rock glorifie le
sexe, la drogue et l'alcool, mais ne
sont en fait que les symptômes d'un
désir de soutien." - Phil Towle
C'est peut-être cruel, c'est peut-être prévisible, mais [si vous riez] c'est essentiellement parce que Some Kind Of Monster présente un type de réalisme inconfortable : c'est le portrait psychologique le plus en profondeur, le plus long jamais réalisé sur un groupe de rock. C'est aussi ce qui s'approche le plus d'un This Is Spinal Tap pour de vrai [le film culte de Bob Reiner, faux documentaire sur Spinal Tap, un groupe de heavy metal caricatural]. On pourrait même avancer que Some Kind Of Monster est un film de rock qui n'a vraiment rien à voir avec la musique et qu'il s'agit en fait de deux heures trente de méditation sur la thérapie et la célébrité. Ses réalisateurs (Joe Berlinger et Bruce Sinofsky) et le thérapeute qu'on voit à l'écran (Phil Towle, un sexagénaire en sweat shirt) semblent autant avoir besoin d'une thérapie que Metallica. "Si on va au coeur de tous les êtres humains, on trouve la même chose", affirme Towle (qui se qualifie lui-même de "coach personnel pour optimiser ses performances"), "On trouve la peur d'être rejeté, la peur d'être abandonner, la peur d'être contrôler, la peur de ne pas être aimé et le désir d'aimer et d'être aimé. Le rock glorifie le sexe, la drogue et l'alcool, mais ne sont en fait que les symptômes d'un désir de soutien.".

Formé en 1981, Metallica est devenu le premier grand groupe de speed metal : il jouait plus vite et plus dur que tous ceux qui l'avaient précédé. Les autres groupes des années 80 portaient des vêtements moulants et chantaient les filles ; Metallica portaient des jeans et chantaient l'apocalypse - son premier album s'intitule Kill'Em All [Tuez les tous]. Le chanteur, Hetfield, était un être sombre, passionné d'armes à feu. Il avait grandi dans une famille adepte de la Science chrétienne et haïssait le monde. Le batteur, Ulrich, était un ancien prodige du tennis danois. Il s'était installé en Californie avec sa famille à l'adolescence et avait sympathisé avec Hetfield l'antisocial en raison d'un intérêt commun pour les groupes de metal anglais peu connus comme Diamond Head et Angel Witch.
 

La guitare solo, Kirk Hammett, un brun androgyne, venait d'une famille désunie - il a passé son seizième anniversaire à essayer d'empêcher son père de tabasser sa mère. Il a toujours servi de tampon entre Hetfield et Ulrich. Lors de la fondation du groupe, le bassiste était Cliff Burton. C'était un grand curieux qui venait de San Francisco. Il est mort en 1986, dans un étrange accident de bus en Suède, pendant une tournée européenne. Il fut rapidement remplacé par Jason Newsted, un fan de longue date qui rêvait depuis toujours de jouer avec ses héros. Après son entrée dans le groupe, le petit nouveau fut bizuté pendant plus d'un an par les trois autres membres. Ces types sont durs.

A l'origine groupe culte des fous de speed metal, Metallica a fini par devenir le Led Zeppelin de sa génération. Il a vendu plus de 90 millions de disques à travers le monde. Tandis qu'au début des années 90 le mouvement grunge sonnait le glas des autres groupes de metal, Metallica est devenu plus fort. Et son invincibilité a semblé due au fait que ses membres se fichaient de tout. En tournée, ils carburaient au Jägermeister (Hetfield en avalait une bouteille par soir). En 1996, ils se coupèrent les cheveux, une "trahison" pour leurs fans de base - l'équivalent pour le speed metal, de Bob Dylan passant à la guitare électrique. Quand les gens se mirent à télécharger illégalement leurs morceaux sur Napster, le groupe eut l'audace de menacer ses propres fans de poursuites judiciaires. Metallica a en fait réussi ce à quoi les autres groupes se contentent d'aspirer : en ignorant les tendances, il est devenu insensible au changement culturel. Il avait l'air indestructible.
 
 

Lars arpente la pièce et finit par dire à Hetfield qu'il est "égocentrique" et qu'il "dirige tout sans s'en rendre compte". Le malaise s'installe lentement. "Je m'aperçois aujourd'hui que je te connais à peine", lâche Ulrich, en dépit du fait qu'il fréquente Hetfield depuis 1981.



Puis (évidemment) le groupe commença à craquer. Un entretien accordé par le groupe à Playboy en 2001 révéla une mésentente grandissante, qui se conclut par le départ de Newsted après quatorze ans de service. Craignant de perdre une identité artistique extrêmement lucrative, le management de Metallica, une organisation appelée Q-Prime, mit le groupe en contact avec Towle. Ancien conseiller psychologique spécialisé dans les membres des gangs à Chicago, celui-ci avait travaillé avec l'équipe de football américain des Rams de St Louis pour le SuperBowl en 2000 et s'était efforcé - en vain - de sauver Rage Against The Machine, un groupe de rap metal politique également client de Q-Prime. On espérait qu'il empêcherait l'implosion de Metallica. Par le plus grand des hasards, les séances de thérapie commencèrent juste avant que Berlinger et Sinofsky ne filment le groupe en train d'essayer d'enregistrer son prochain album. Le tournage dura 715 jours.

Berlinger et Sinofsky étaient en relation avec Metallica depuis Paradise Lost. Ce documentaire de 1996 était une chronique sur trois enfants adolescents accusés d'avoir assassiné des enfants à West Memphis, dans l'Arkansas, dans le cadre d'un rituel satanique. Le groupe avait autorisé les réalisateurs à utiliser leur musique gratuitement pour la bande-son. En 2000, Berlinger quitta Sinofsky pour réaliser Blair Witch 2 : Le Livre des Ombres, la suite à gros budget du Projet Blair Witch. Cette décision faillit mettre fin à sa carrière. "J'ai dirigé l'un des plus grands échecs de l'histoire du cinéma", commente-t-il. Effondré, il se réfugia dans la solitude et envisagea de renoncer totalement au cinéma. Sinofsky craignit pour leur collaboration. "Nous avions de sérieux problèmes, que nous n'avions jamais évoqués, confie-t-il. Nous étions resté amis, mais, quand il est parti faire Blair Witch, j'étais jaloux. Et j'avais peur qu'il ne revienne pas.".

Pourtant, Berlinger revint. Un soir de déprime, les accords sinistres de "Welcome Home (Sanitarium)" lui rappelèrent soudain cette idée oubliée de film de rock. Il contacta Sinofsky, puis Metallica. Le projet original était étrange : on filmerait le groupe en studio et on ferait deux publireportages (oui, des publireportages) de soixante minutes qui seraient diffusés à la télévision en deuxième partie de soirée. Les gens les verraient et commanderaient l'album de Metallica. Ce serait une façon nouvelle et inhabituelle de vendre des disques. Mais les choses tournèrent de façon encore plus inhabituelle.

Quand la production commença, en 2001, le projet n'avait pas encore de titre, mais Metallica était déjà en pleine tourmente : Newsted avait officiellement quitté le groupe après une seule séance avec Towle. Cette thérapie de groupe lui semble d'ailleurs toujours un peu ridicule. Pendant les trente premières minutes de Some Kind Of Monster (soit environ trois mois dans la vie réelle), on voit un groupe dont les membres ne s'aiment pas particulièrement, aux prises avec un album que personne ne semble avoir vraiment envie de faire. Et, tout d'un coup, sans véritable explication, Hetfield disparaît en cure de désintoxication. Ulrich et Hammett se retrouvent sans rien d'autre à faire que parler avec leur thérapeute. A partir de là, le film commence à changer : au lieu d'y glorifier le rock, on montre qu'il produit des êtres incomplets. L'énorme succès de Metallica - et les moyens par lesquels il a obtenu ce succès - fait que ses membres n'ont jamais eu à mûrir intellectuellement au-delà de l'âge de 19 ans. "Je pense que la plupart des gens qui jouent dans un groupe n'ont pas évolué", déclare aujourd'hui Kirk Hammett. La société n'exige rien d'eux. On peut boire quand on veut, donner des concerts bourrés, continuer à se saouler en dehors de la scène et les gens adorent çà. Quand un artiste ivre casse tout dans un restaurant, ils lèvent leur verre à sa santé. Çà nous est arrivé : les gens nous applaudissaient."


"Le mode de vie surréaliste des membres de Metallica les a empêchés d'évoluer sur le plan personnel, explique Towle. Kirk m'a dit une fois qu'à la fin d'une tournée il avait presque l'impression de souffrir de stress post traumatique : c'était comme quitter le front et revenir à la vraie vie. Quand je lui ai demandé pourquoi, il m'a répondu : 'Parce que maintenant il faut que je vide la poubelle'. La profondeur de cette phrase réside dans sa simplicité. Les rocks stars sont infantilisées - il y a des gens pour tout faire à leur place. On les isole d'une réalité qui serait en fait bonne pour eux.".

C'est particulièrement clair quand Hetfield revient de sa cure. Il a complètement changé, et on voit alors apparaître le véritable sujet du film : Hetfield et Ulrich ont passé toute leur vie d'adulte ensemble, mais ils n'ont jamais été proches. Ils n'ont jamais eu besoin de développer une vraie relation. Et c'est essentiellement ce que montre la dernière heure du film : deux quadragénaires qui se débattent dans leurs névroses et leur confusion, et parlent très sérieusement d'intimité, de trahison émotionnelle et de leurs sentiments l'un pour l'autre. Il ne faut quand même pas oublié que ces deux-là ont écrit un morceau intitulé Seek & Destoy [Cherche et détruits].


Pourquoi Metallica a-t-il laissé Berlinger et Sinofsky filmer ce processus ? La réponse est sidérante. "Lars trouvait que la présence des caméras favorisait les séances de thérapie, raconte Berlinger. Il trouvait que les caméras les forçaient à être honnêtes." Il ne fait aucun doute que le groupe croit en ce film : quand Elektra Records, leur maison de disques, a commencé à s'inquiéter du coût croissant du projet, elle a songé à en faire une émission de téléréalité. Or les réalisateurs et le groupe n'envisageaient qu'une sortie en salles. Comme ils voulaient garde le contrôle total de l'opération, il ont acheté les droits. Ce qui veut dire que Metallica a fait un chèque de 4.3 millions de dollars à Elektra.

C'est certes beaucoup d'argent. Mais le groupe est incroyablement riche. Voilà une autre chose qu'on découvre dans Some Kind Of Monster : ces types sont d'une richesse hallucinante. Et ils n'ont pas particulièrement intérêt à s'en vanter.


Leurs fans de base sont masculins, paumés et issus de la classe ouvrière. On se demande comment ils réagiront à la longue séance dans laquelle Lars sirote du champagne et vend sa collection d'art moderne pour 13.4 millions de dollars lors d'une vente aux enchères chez Christie's. Hetfield et Hammett auraient préféré que cette scène soit coupée, mais Ulrich y tenait. C'est, selon lui, un aspect essentiel de sa personnalité. Quand il parle, on entend dans sa voix deux ans de thérapie. Et je me mets à regretter que toutes les rock-stars que j'ai interviewées n'aient pas passé vingt-quatre mois en thérapie. "L'art, c'est ma passion, déclare Ulrich. Si l'on veut faire un portrait des membres de Metallica, il faut que l'art y soit, parce que çà fait partie de moi. Si les gens préfèrent se focaliser sur ses aspects financiers plutôt que sur l'élément créatif, je n'y peux rien.".

"Pour moi, il ne s'agit pas d'un film pour ou contre la thérapie", confie Berlinger quand on l'interroge sur le message philosophique de SKOM. "Il s'agit plutôt de montrer que ce n'est pas un problème de reconnaître qu'on a des problèmes." Oui, peut-être. Toutes les personnes que j'ai interviewées dans le cadre de cet article concèdent que sans l'aide de Towle le groupe aurait très probablement éclaté. Mais ce Metallica "éclairé" s'en sort-il mieux ? Quand l'esthétique d'un groupe repose sur l'expression musicale d'une rage inexplicable, que reste-il quand cette rage est vaincue ? On pourrait dire que Towle a exorcisé le démon singulier qui faisait l'intérêt de Metallica. De plus, son comportement dans le dernier tiers du film confirme toutes les critiques que l'on peut adresser à un thérapeute. Au fil du temps, Towle semble se prendre pour un membre du groupe. Et, quand Hetfield très raisonnable souhaite mettre un terme à la thérapie, le thérapeute essaie de la convaincre que le groupe a toujours besoin de son aide pour 40000$ par mois.


"Lars trouvait que la présence des caméras favorisait les séances de thérapie. Il trouvait que les caméras les forçaient à être honnêtes."
- Joe Berlinger


Quoit qu'il en soit, Towle a obtenu des résultats : les membres de Metallica sont beaucoup plus heureux aujourd'hui. J'avais interviewé James Hetfield en 1996 et cela avait été l'un des pires entretiens de ma vie - maussade, impénétrable, il ne pouvait (ou ne voulait) penser dans l'abstrait. Quand je l'ai rencontré pour cet article, il s'est montré affable, ouvert et prêt à discuter de ses sentiments - presque avide de le faire. De fait, quand je l'ai interrogé sur les tentatives de Towle pour maintenir une thérapie qui n'était plus néces- saire, Hetfield m'a donné la plus raisonnable des réponses. "Phil a lui aussi ses problèmes. Nous ne sommes que des hommes. On a tous quelque chose de cassé en nous. Phil a vu sa peur d'être abandonné refaire surface et il a essayé de la masquer en nous disant : 'Vous ne me faites pas confiance.' Et c'est vraiment un moment important dans le film." Et un moment drôle d'une certaine façon.



Article par Chuck Klosterman pour le NY Times Magazine
Traduction pour Courrier International




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