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Accueil > Articles > Interview Lars & Kirk - Rock & Folk (1998)

INTERVIEW LARS & KIRK
DISCORAMA - ROCK & FOLK (janvier 1999)


Lâchés dans une suite dorée du Royal Monceau, les fauves Lars Ulrich et Kirk Hammett se laissent aller et retracent l'épopée Metallica. Bilan de santé d'une machine à griffer que même le temps ne peut dompter.


 

Au petit matin du 27 septembre 1986, le chauffeur du bus de Metallica négocie mal un virage. Embardée, coup de frein désespéré, Cliff Burton est projeté à travers le pare-brise et se fait rouler dessus par l'engin qui malgré ses roues bloquées dévale cette foutue route suédoise. Burton et les pneus crissent de douleur. Sur le coup, Metallica, alors en passe de devenir le plus grand groupe de heavy metal de tous les temps, n'a plus de bassiste. Quatre ans plus tard, le gang de Los Angeles publie "Metallica", son album le plus sombre, un monument de rock lourd érigé avec la complicité de Bob Rock qui lui ouvrira la tête et les ondes. Les poings serrés, Lars Ulrich (batterie, fougue), James Hetfield (chant, guitare, hargne), Kirk Hammett (guitare, morve) et Jason Newsted (basse, grognements) prennent d'assaut le Château du rock (plus de 1000 concerts à eux quatre), font des allumettes tièdes avec son pont-levis et dépotent plus de quinze millions d'exemplaires de ce cinquième album. Le mauvais sort l'a dans l'os, Burton peut reposer en paix. 1998, Metallica fait paraître "Garage Inc.", suite conséquente de "$ 5.98 Garage Days Re-Revisited", mini-album de reprises paru l'année du décès de Cliff et indisponible depuis plus d'une décennie.

Par respect envers ses fans, le groupe a insisté pour que "Garage Inc.", un double disque vendu au prix d'un simple, propose en plus de onze nouvelles sélectionnées sans œillères (des emprunts au répertoire de Bob Seger, Blue Oyster Cult, Lynyrd Skynyrd, Killing Joke, etc), les cinq covers de 1987. Le résultat, qui regroupe également une dizaine de faces B, est une descente enflammée au pays du metal lourd et influent par un Metallica toujours aussi percutant, après dix-sept ans de carrière. Déjà croisés à Bangkok, Rock&Folk savait Lars Ulrich et Kirk Hammett des clients idéaux pour Discorama.
 
 
 

TIMBALES ET CLAVIERS
 
 
Rock & Folk : Dès 1983, "Kill 'Em All" annonçait bien la couleur, non ?
  
Kirk : Je n'étais dans le groupe que depuis trois mois, c'est à peine si je connaissais le nom des autres …
Lars : On dit qu'on met vingt ans à écrire son premier album... C'est vraiment le cas de "Kill'Em All". On y a mis toutes nos chansons de l'époque. On n'était pas du genre à en avoir trente sous le coude et se permettre le luxe d'une sélection... A vrai dire, on avait dégrossi quatre ou cinq titres supplémentaires au moment d'entrer en studio mais on savait qu'on les garderait pour la suite. Sur "Kill'Em All", il y a nos dix premières, point final.


Rock & Folk : Ce disque représente beaucoup dans l'esprit de vos fans qui le considèrent comme une sorte de détonateur ...
  
Lars : Assurément. Il signifie peut-être plus pour eux que pour nous. Certains l'appréhendent comme une sorte de chef-d'œuvre fondamental du heavy metal, ce n'est bien sûr pas notre cas. En revanche, il marque le début historique des hostilités. Savoir que des gens nous détestent depuis ce disque est très réconfortant.
 
 
Rock & Folk : L'influence de Cliff Burton (bassiste sur "Kill 'Em All", il est responsable du solo de basse de "Pulling Teeth" -NdA) était-elle très forte à l'époque ?
  
Lars : Oui, il était musicien classique avec des idées de mélodies très précises qui allaient se développer dès le deuxième album.
 

Rock & Folk : La voix de James Hetfield a beaucoup évolué depuis "Kill'Em All"...
 
Lars : On dirait qu'il a douze ans. Son style d'écriture changera aussi énormément par la suite. Là, il n'écrivait que du sous-Judas Priest. Cela dit, il faut se méfier de cette formule Discorama car on peut avoir tendance à être très critique vis à vis d'anciens disques qui pourtant, à l'époque, ont été enregistrés avec foi. Tous nos albums sont ce que nous pouvions faire de mieux avec les moyens artistiques et financiers dont nous disposions alors. Metallica est le groupe le plus pur du monde, sans compromission, sans stratégie vicieuse, sans malice.
Kirk : Nous étions naïfs, sans prétention...
Lars : Je préfère innocents.



"Certains appréhendent
Kill'Em All comme une
sorte de chef-d'œuvre
fondamental du heavy
metal, ce n'est bien sûr
pas notre cas. En
revanche, il marque le
début historique des
hostilités. Savoir que
des gens nous détestent
depuis ce disque est très
réconfortant."
- Lars
 
Rock & Folk : Lorsqu'on jette un œil sur votre planning de l'époque, on en déduit que vous avez obligatoirement écrit l'album suivant, "Ride The lighting", en tournée.
 
Lars : Exactement et on l'a enregistré en 1984 pendant les journées off : la plupart des prises ont été effectuées à Copenhague.
Kirk : On campait dans le local de répétition, on caillait, on n'avait pas un rond...
Lars : Ce fut également notre première expérience avec un vrai producteur, Fleming Rasmussen qui, parce que j'avais des difficultés avec le tempo de certains morceaux, a voulu me faire jouer avec un click (par l'intermédiaire d'un casque, on envoie au musicien un son percussif qui marque tous les temps -NdA). Putain, je n'ai jamais pu m'y faire (rires).
Kirk : L'ingénieur savait également où placer les micros, soudain nos guitares se sont mises à sonner.
Lars : Et puis nous avons commencé à expérimenter. C'est dès "Ride The Lightning" que j'ai pris en charge les arrangements. On a ajouté des timbales, des claviers...


Rock & Folk : La technologie pénétrait Metallica lentement mais sûrement ...

 
Lars : Oui mais cela convenait bien à notre écriture, plus riche et mentale que physique.


Rock & Folk : Sans le savoir vous commenciez à osciller entre heavy metal pur et ce rock mainstream, n'y voyez rien de péjoratif, qui a fait votre gloire.
 
Lars : Vous avez raison mais, une fois encore, rien n'a été préconçu.
Kirk : On s'est aperçu qu'on pouvait ralentir le tempo sans perdre notre crédibilité.

 
Rock & Folk : Rester tendu et concentré mais pas pressé ?

 
Kirk : Exactement. Avant, nous avions uniquement le choix entre très rapide et encore plus vite (rires).

 


TROP BEAU POUR ETRE VRAI
 
 
 
Rock & Folk : "Master Of Puppets", publié en 1986, est considéré par beaucoup comme le chef-d'œuvre du trash metal.

 
Kirk : Je trouve qu'il est parfait. Pour la première fois, on avait davantage de temps de studio, quatre mois à Copenhague...
Lars : Absolument, tu pouvais jouer au poker avec Cliff (rires)...
Kirk : Non, sans blague, cet album j'y suis très attaché sentimentalement.
Lars : On était en mesure de contrôler la situation. Les gens réalisaient enfin l'envergure de Metallica. On avait confiance, notre vision était sûre.
Kirk : Sur le plan musical, le rôle de Cliff, son sens de la mélodie et des parties instrumentales, étaient prépondérants. Il nous a ouvert tout un spectre.
Lars : "Master of Puppets" nous a permis de jouer dans la cour des très grands. Je me souviens qu'à la fin de la tournée avec Ozzy Osbourne, qui a été génial avec nous, nous étions sur les genoux. Morts de fatigue. Après le dernier concert, c'était en Virginie je crois, on a eu un meeting backstage et notre manager Cliff Burnstein nous a dit: "Vous allez tous pouvoir vous acheter une maison." On en revenait pas, c'était une véritable révélation. Trop beau pour être vrai. On faisait ce qu'on aimait le plus au monde, de la musique, voyager, tirer des filles, se bourrer la gueule, prendre de la drogue...


Et on vous donnait des montagnes de fric en plus ?
 
Lars : Putain, c'était incroyable, j'aurais fait ça à l'œil (rires) ... On allait avoir une maison. Je me souviendrai tout ma vie de la réaction de Cliff lorsqu'il a su ça (quelques semaines plus tard, le bus de Metallica se crashera en Suède -NdA). Tu te souviens de ses paroles, Kirk ?
Kirk : Hyper bien. Il a dit : "Je vais pouvoir tirer avec mon flingue dans les murs. Et puis aussi envoyer mes couteaux dans les portes. Eh, les mecs, vous croyez que ça existe un flingue qui tire des poignards ?"


Après l'accident qui coûta la vie à Cliff, avez-vous hésité à continuer ?
 
Lars : Pas une seconde. C'est ce qu'il aurait voulu. Que l'on continue à se battre, à mordre.
Kirk : On nous a toujours pris pour des moutons noirs, l'adversité nous a rendu forts. De même, il a fallu que l'on vende des tonnes de disques avant d'être respectés.



"Cliff Burnstein nous
a dit: "Vous allez tous
pouvoir vous acheter
une maison." On en
revenait pas, c'était une
véritable révélation.
Trop beau pour être vrai.
On faisait ce qu'on aimait
le plus au monde, de la
   musique, voyager, tirer des
filles, se bourrer la gueule,
prendre de la drogue..."
- Lars

Comparé aux premiers albums, "And Justice For All" se révèle un album plus complexe, au son étonnement métallique ...
 
Lars : Ne nous en parlez pas. Nous sommes tout aussi stupéfaits dès qu'on le réentend. C'est la faute de Jason (Newsted, ex-Flotsam & Jetsam, bassiste qui succéda à Cliff Burton -NdA). C'est un disque complètement barré, parce que nous-mêmes commencions à perdre les pédales. On était prisonniers de notre façon d'écrire qui consistait essentiellement à entasser le plus de riffs de guitares dans nos morceaux…
Kirk : Et bien sûr des riffs qui n'avaient rien à faire ensemble (rires) ...
Lars : On se disait: OK. Nous avons là 72 plans de gratte à tomber. Comment tous les mettre sur le disque... ?
Kirk : Je me rappelle qu'à la place de partitions, j'avais dessiné des cartes des morceaux pour m'y retrouver. Et j'étais là, à faire hyper attention aux changements. Attention, il y en a 54 dans cette chanson, 38 dans la suivante. C'était de la folie furieuse (rires).

Lars : Les morceaux devenaient trop longs, c'était de la branlette...
Kirk : ... géométrique. J'ai ma part de responsabilité. C'est moi qui réclamais plus de changements d'accord pendant les solos, tout devenait de l'algèbre (rires). Il y avait quinze tonalités par solo, je n'y comprenais plus rien.
Lars : "..And Justice For All" a été un point de non-retour. C'est un disque froid, rêche, sans émotion ni humanité.


La batterie y est incroyablement forte ...
 
Kirk : C'est le son qui donne cette impression, glacial ...
Lars : On ne peut pas faire l'amour à sa copine en écoutant ça (rires) ...
Kirk : On sonnait comme des robots jouant du metal.
Lars : Et c'est "...And Justice For All" que des groupes comme Coal Chamber ou Fear Factory ont pillé. Je suis désolé que ce disque ait pu susciter des vocations. Ça me débecte d'entendre tous ces groupes sans âme et penser que nous avons notre part de responsabilité.
Kirk : Il y en a qui ont fait carrière en pompant un seul titre de "...And Justice For All".





QUATRE HOMMES EN NOIR
 



En 1991, vous croisez le chemin de Bob Rock qui remplace Fleming Rasmussen à la console. Vous souvenez-vous de ce passage de flambeau ?
 
Lars : Amoureux de son travail pour Motley Crüe, nous l'avons sollicité pour qu’il mixe "Metallica" (connu également sous le nom de "Black Album" -NdA). Il n'a accepté qu'à condition de produire l'album. Il nous a dit: "Les mecs, vous n'avez pas encore fait de disque. Je vous ai vus sur scène et j'estime que la puissance, l'énergie, la taille, l'émotion de ce que vous êtes live n'ont jamais été correctement captées en studio. Vous êtes minus sur disque." James et moi avons pensé: "Cause toujours bonhomme, cause toujours." Mais le fait est qu'il avait raison. On était sceptiques, cyniques, totalement fermés à toute suggestion. Et ce type qui avait produit des disques de Motley Crüe et Bon Jovi, qui représentaient exactement tout ce que l'on détestait alors, allait nous ouvrir les portes. Je me souviens de lui dans notre local de répétition de San Francisco, en train de prendre des notes tandis que nous jouions les chansons. Et lorsqu'on s'arrêtait, il suggérait des choses, des changements de tonalité, de tempo, de parties de basse. Personne n'avait osé auparavant. Et c'est pour cela qu'il est un grand producteur. Avant "Metallica", James doublait systématiquement sa voix, pour la rendre plus épaisse (le procédé consiste à surimpressionner plusieurs prises de voix identiques pour élargir le son. John Lennon, qui détestait sa voix, était un fervent adepte de cette technique -NdA) mais Bob l'a convaincu de chanter avec plus d'émotion et de conviction pour un résultat bien meilleur.


Il vous a littéralement poussés dans vos retranchements ...
 
Lars : Oui. D'habitude tous mes roulements de batterie étaient écrits et je jouais les mêmes à chaque prise. Mais Bob m'a poussé à en changer systématiquement et, pour chaque chanson, on s'est retrouvés avec un choix inouï. Il ne nous restait plus qu'à sélectionner les meilleurs. Nous étions libérés. Ce putain de ciel était notre seule limite.
Kirk : En tant que guitariste, il n'a pas hésité à me conseiller. Il disait: "Joue comme Hendrix, fais des plans à la Jeff Beck." Personne ne m'avait jamais guidé de la sorte. Cela a pris du temps mais il avait raison.
Lars : "Metallica" a été très difficile à enregistrer car nous devions dealer avec les conseils de Bob et, à la fois, nous savions très bien que nous étions à un moment crucial de notre car- rière. Cet album a pratiquement représenté neuf mois d'engueulades et de conflits mais nous savions que nous étions en train de faire quelque chose d'énorme. Peut-être Deep Purple vous a-t-il dit la même chose à propos de "In Rock" ou "Machine Head"...
Kirk : On le sentait, on le savait...


Le résultat a probablement été au-delà de vos espérances ...
  
Kirk : Sûr, c'est un album énorme, puissant mais très écoutable.


En 1996 et 1997, vous faites paraître "Load" et "Reload", les deux volets d'un projet abordé comme un double album.
 
Kirk : Moi, j'adore les pochettes (rires).
Lars : Je suis si fier de ces deux disques. Après le Black Album, on ne pouvait aller plus haut. On avait atteint notre pinacle, donné plus de 300 shows en deux ans et demi. On a enfoncé Metallica dans la gorge de tous les habitants de cette planète. On avait enfin la reconnaissance, le respect et l'estime du public. Lorsqu'on s'est réunis, on a envisagé la suite avec beaucoup de philosophie. On savait qu'on ne ferait plus jamais de disque comme "Metallica" mais, paradoxalement, cette pensée nous a stimulés. On a écrit des chansons en pagaille, on était prolifiques pour la première fois de notre carrière, heureux et libres.


Une véritable complicité s'est installée entre Bob Rock et vous ...
 
Lars : Pourtant, à la fin de l'enregistrement de "Metallica", la simple idée de me retrouver dans la même pièce que lui me faisait gerber. Mais, aussi incroyable que cela puisse paraître, nous sommes devenus les meilleurs amis du monde. Les séances de "Load" ont débuté dans cet état d'esprit. Ce type n'était plus le Mal mais un compagnon très cher. Sans même s'en apercevoir, on a enregistré 27 chansons et nous nous sommes retrouvés dans l'obligation de sortir deux albums. Nous avons également pris la décision de ne pas tourner comme des dingues entre les deux. Cela nous aurait tués. Sur ces deux disques, on a tout osé, comme si nous n'avions plus de limites. C'est avec eux que Metallica est devenu un grand groupe sur le plan artistique.


Comptez-vous tourner moins dans le futur ?
 
Lars : Pas forcément moins, disons plus intelligemment. On jouera plus souvent mais durant des périodes plus courtes. REM a fait le bon choix en décidant de ne pas partir sur la route avec "Up".


Sauf qu'au bout du compte leurs concerts secrets dans des petits clubs sont réservés à des VIP qui, de toute façon, n'achètent pas les disques. le fan de base peut bien ronger son frein pendant ce temps-là. Quand les Beatles faisaient ça (à Noël, ils donnaient de mémorables concerts dans des petits théâtres -NdA), le public était constitué de membres du fan-club et non de jet-setters en goguette.
 
Lars : Vous avez raison, mais c'est au groupe de trouver son propre équilibre et de respecter son public en même temps. Si nous avions continué au rythme imposé par "Metallica", je ne serais pas là à vous parler, le groupe aurait implosé depuis longtemps. A cette époque j'aurais dit à James: "Tournons trois mois supplémentaires en Europe et on vendra 60 000 albums de plus." Il m'aurait sûrement répondu que sa voix était fatiguée et je lui aurais rétorqué: "C'est sans importance, on fonce." Aujourd'hui cette folie est loin derrière et il se pourrait qu'on en reprenne pour dix ans. C'est un chouette moment pour être dans Metallica.





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 Source :

  ROCK & FOLK
  N°377 - janvier 1999
 
  Propos recueillis
  par Jérôme Soligny